Actualité à la Hune

Complément d’information

60 nœuds de vent pendant 40 minutes à Chausey : les cartes et les explications

  • Note :

    25 votes
  • 13 commentaire(s)
  • 8807 consultation(s)
  • Publié le : 10/01/2011 - 00:03

Chausey, 19 décembre 2010 : un document spectaculaire La publiée sur notre site le 31 décembre dernier : courbe du barographe et paysage sont identiquement impressionnants ! Photo © Sandrine Vaissié Peut-être avez-vous vu notre <Photo à la hune> du 31 décembre, prise à Chausey, archipel normand ancré au milieu de la baie du Mont-Saint-Michel, dans l'après-midi du dimanche 19 décembre (visible ici). L'image montrait un phénomène météo très court, brutal - 40 minutes d'une furie soufflant à 60 noeuds établis -, accompagné d'un abrupte chute du baro, puis d'une remontée encore plus vertigineuse. Contacté, Jean-Yves Bernot - routeur-navigateur-météorologue bien connu - m'a transmis quelques cartes explicatives. Les voici...

[Comme toujours sur notre site, vous pouvez cliquer sur toutes les illustrations
pour les visualiser en plein écran]

 

<En fait, la petite dépression est passée quasiment sur vous, d'où le crochet de pression, explique Jean-Yves Bernot. Et les photos satellites montrent effectivement une activité des grains sérieuses>. Sur les cartes météo présentées ici - trois en provenance du Deutscher WetterDienst, quatre autres issues du MetOffice britannique et une venue du GFS Model -, on voit bien l'évolution rapide de la situation sur la Manche.

DIMANCHE 19 DÉCEMBRE, 06 HEURES UTC

MetOffice britannique, le 19 décembre 2010 à 06 heures UTC Carte allemande, le 19 décembre 2010 à 06 heures UTC. Photo © Dwd > A 06 heures UTC, le 19 décembre, une zone dépressionnaire complexe, dans laquelle se développent des minimums secondaires, s'étend du proche-Atlantique jusqu'à la pointe Bretagne.

<Sur la carte anglaise ci-dessus, explique Jean-Yves Bernot, les météorologues en mentionnent trois - pourquoi pas. La carte allemande ci-contre est plus prudente : elle prend en compte le fait que, dans ces cas-là, on ne sait pas vraiment ce qu'il y a là-dessous. Des minimums, dans une zone comme celle-là, il peut y en avoir bien plus !>

Quoi qu'il en soit, une certitude : les valeurs mentionnées sont basses, de 980 à 985 hPa pour le plus prononcé des minimums secondaires - pas mal.


DIMANCHE 19 DÉCEMBRE, 12 HEURES UTC
MetOffice britannique, le 19 décembre 2010 à 12 heures UTC Carte allemande, le 19 décembre 2010 à 12 heures UTC. Photo © Dwd > A 12 heures UTC, le minimum à 985 hPa (modèle allemand) ou 977 hPa (modèle anglais) se creuse sur la pointe Bretagne.

<Pourquoi lui et pas un autre ? demande Bernot. Là, il faut regarder une carte fondamentale en météo : celle des courants supérieurs de l'atmosphère, les fameux jet-streams, ou courants jets.>

Sur cette carte, présentée ci-dessous, on voit clairement un flux d'altitude puissant passer d'Ouest en Est sur le proche Atlantique et le Nord de la France.

<Si l'on se réfère à la carte allemande, qui me semble très pertinente, poursuit Bernot, c'est bien à cause de ce jet-stream que le minimum le plus Sud de la zone dépressionnaire va évoluer brutalement. Ce courant jet a deux effets : il alimente, renforce le centre dépressionnaire situé à sa verticale ; et, pour schématiser, il va aussi l'entraîner avec lui. Donc lui faire parcourir une distance importante à grande vitesse.>
19 décembre 2010 : la carte météo du jet-stream Cette carte montre la position et l'intensité des courants jets (ou jet-streams) en altitude. Notez le flux puissant qui passe au-dessus du Nord de la France : c'est lui qui a dopé, puis entraîné un des centres dépressionnaires dans sa course. Photo © Gfs Model



DIMANCHE 19 DÉCEMBRE, 18 HEURES
MetOffice britannique, le 19 décembre 2010 à 18 heures UTC Carte allemande, le 19 décembre 2010 à 18 heures UTC. Photo © Dwd > A 18 heures UTC, la petite dépression, creusée et entraînée par le maximum de vent dans le jet-stream, voit son centre passer déjà au-dessus du Nord de la France (modèle anglais) ou de la Belgique (modèle allemand) - soit plus de 550 kilomètres en six heures de temps !

Ce que confirme Jean-Yves Bernot : <Au vu des cartes, la dép' s'est déplacée rapidement et le mauvais temps n'a pas duré trop longtemps.>

En effet : 40 minutes <seulement> d'une furie à 60 noeuds établis. Car, entre 12 heures UTC et 18 heures UTC, la petite dép' a dévalé la Manche d'Ouest en Est, traversé la baie du Mont-Saint-Michel, survolé Chausey, balayé le Channel, puis le Nord de la France et la Belgique, touchant l'Allemagne - pressée, la voyageuse...

Sur les photos sat', on voit d'ailleurs bien <l'oeil> du phénomène, belle trouée dans la masse nuageuse : au-dessus de la Bretagne à 12 heures UTC (photo ci-dessous), juste au-dessus de la baie du mont-Saint-Michel à 14h15 UTC (photo du bas).
Photo satellite, le 19 décembre 2010 à 12 heures UTC Photo satellite, le 19 décembre 2010 à 14h15 heures UTC. On distingue du phénomène juste au-dessus de la baie du Mont-Saint-Michel. Photo © D.R.


LUNDI 20 DÉCEMBRE, 00 HEURE UTC

MetOffice britannique, le 20 décembre 2010 à 00 heure UTC Carte britannique, le 20 décembre 2010 à 00 heure UTC. Photo © Dwd > A 00 heure, le lundi 20 décembre, on peut noter que la dépression continue sa progression, mais en ralentissant : elle se situe alors au Sud du Danemark.

A contrario, les deux autres centres dépressionnaires sont quasiment restés sur place sur le proche-Atlantique.











...........
> hPa :
l'hectopascal est l'unité de pression atmosphérique internationale (anciennement millibar). Il tire son nom du physicien, mathématicien, philosophe et théologien Blaise Pascal (1623-1662), qui a - entre autres !- étudié et fait progresser la science sur le vide et la pression.

1 hPa = 100 pascals = 100 newtons/mètre carré

Un barographe en millimètres de mercure Griffée de plusieurs courbes au fil des derniers séjours chausiais, la feuille de ce barographe est graduée en millimètres de mercure - pas très grave : ce qui compte, c'est bien la variation et l'évolution plus que la valeur absolue... Photo © Hervé Hillard > Une autre unité autrefois utilisée pour mesurer la pression était le millimètre de mercure (mmHg). Sur la <Photo à la hune>, la feuille du barographe utilisée est d'ailleurs ainsi graduée, d'où la valeur de 730 imprimée vers le bas de la feuille.

1 hPa =0,755 mmHg

Les 730 millimètres de mercure imprimés en bas de la feuille équivalent à 967 hPa. La courbe du baro étant descendue un peu plus bas, on pourrait penser que le minimum dépressionnaire se situait à une valeur inférieure - mais je n'ai pas étalonné ce barogaphe depuis au moins un an, et il y a de fortes chances qu'il soit <pessimiste>.

Comme souvent, plus que la valeur absolue, c'est bien la variation qui compte - et quelle variation : l'allure générale de la courbe et la remontée quasi-verticale du graphique sont très spectaculaires.

> Courant jet (ou jet-stream) : c'est un flux d'air rapide que l'on trouve dans l'atmosphère à des altitudes comprises entre 6 000 et 15 000 mètres. Les courants-jets peuvent mesurer plusieurs milliers de kilomètres de longueur, quelques centaines de large et seulement quelques kilomètres d'épaisseur. Plus on s'approche du centre de ce <tube de courant>, plus le vent y est fort : classiquement de 100 à 400 km/h.

Les compagnies aériennes ont évidemment vite compris l'intérêt qu'il y avait à tenter de profiter de ces <rivières aériennes>. Mais on ne peut pas toujours composer avec elles, du fait des vents dominants : en moyenne, par exemple, le temps de vol Paris/Canton (Chine) est d'environ deux heures inférieur à celui de Canton/Paris. Il en va de même pour les vols entre les Etats-Unis et l'Europe : en moyenne toujours, l'avion effectuant le trajet New-York/Paris met une heure de moins que le trajet inverse.

> On l'a vu, si les conditions sont réunies, un courant jet et une dépression, situés l'un au-dessus de l'autre, peuvent interagir fortement, comme cela a d'ailleurs déjà été expliqué dans un article publié dans Voiles et Voiliers (n°437, juillet 2007, page 82). Ces échanges verticaux, qui peuvent être d'une extrême puissance, engendrent des phénomènes atmosphériques parfois violents. On sait notamment aujourd'hui que ce qu'on appelle le <précurseur d'altitude>, vortex qui se développe au niveau du jet-stream, joue un rôle fondamental dans le développement de certains centres dépressionnaires.

Les interactions d'une dépression avec le courant jet Sur ce schéma, on distingue la dépression (en bas), le tube de courant jet (en haut) et les puissantes interactions verticales qui les unissent, notamment via ce qu'on appelle le <précurseur d'altitude="">. Photo © François Chevalier


...........
> Enfin,
le fichier grib (animé) ci-dessous n'est donné qu'à titre indicatif : ces prévisions dataient du 17 décembre, soit 48 heures avant. Elles annonçaient un phénomène certes puissant, mais un peu plus Nord et un peu moins violent (le centre dépressionnaire qui nous intéresse ici apparaît vers la 18e seconde).

Ajoutez votre commentaire

Connectez-vous pour publier un commentaire.

Vous êtes abonné(e) ou vous avez déjà posté un commentaire identifiez-vous :

Mot de passe oublié ?

Pas encore inscrit ? Créez votre pass voilesetvoiliers.com
(indispensable pour poster un commentaire, faire un achat dans la boutique, déposer une annonce...)

Vos commentaires

    • Merci beaucoup ! Voilà un article sur le système complexe de la météo compréhensible par un non initié !

      Ajouté par fou_de_bassan le 10/01/2011 - 12:23
    • Bonjour, Très intéressant article météo. Pour notre pratique personnelle, pourriez vous nous indiquer sur quels sites trouver des cartes de jet stream et surtout à quelle hauteur dans l'atmosphère correspondent-elles ? (500, 850, 1000 hPa) Merci

      Ajouté par Bourguinat le 10/01/2011 - 17:16
    • Bonjour, vous avez tout à fait raison. Voici quelques sites Internet utiles avec leurs cartes et leurs hauteurs dans l'atmosphère : www.wetterzentrale.de/topkarten/fsavneur.html : cherchez 200 hPa stromlinien/wind et 200 hPa stromlinien/ wind. Ce sont les lignes de courant à 200 hPa et 300 hpa qui montrent les courants-jets et les max locaux de vitesse dans le jet. http://squall.sfsu.edu/crws/jetstream.html : jet streams et prévisions de jet sur le monde entier (avec des animations). https://www.fnmoc.navy.mil/PUBLIC/WXMAP : dans chacune des zones, cherchez 300 hPa Heights [m] and Isotachs [kts], qui donnent le courant-jet. Remarque : ce site est sécurisé, d'où le «s» après le «http». Il est possible que votre navigateur «demande un certificat». Répondez «oui» et continuez. www.nlmoc.navy.mil/home1.html : une fois là, allez sur North Atlantic (à gauche), puis Model Guidance, puis Flight Level Wind. Vous pouvez aussi consulter 500 hPa heights/vorticity, qui montre le tourbillon potentiel au niveau 500 hPa qui et un bon indicateur de la possibilité de cyclogénèse et de son amplification. www.meteociel.fr : à la rubrique Modèles (en bas à gauche), vous trouverez des détails sur le courant-jet et l'altitude géopotentielle de la surface 1.5 PVU. Celle-ci marque en gros l'altitude de la tropopause, là où se forme les précurseurs d'altitude que l'on peut repérer au décrochement de cette surface.

      Ajouté par Hh le 10/01/2011 - 17:20
    • Pour ceux qui voudraient aller un peu plus loin, j'ajoute ceci : la remise en question du modèle météo classique (l’apparition et le suivi des dépressions liés à des notions de fronts, d’air froid, d’air chaud) et la prédominance de ce qui se passe en altitude (courants jets, précurseur d'altitude...) sont assez récentes. Notamment étudié par Alain Joly et Philippe Aborgast, de Météo-France, et de nombreux chercheurs dans le cadre du projet FASTEX, ce «nouveau modèle» est en partie traité dans deux ouvrages : • «A l’école du temps», par Sylvie Malardel, Editions Cepadues. • «Météorologie générale et maritime», par Levourc’h, Fons et Le Stum, Editions Météo-France.

      Ajouté par Hh le 10/01/2011 - 17:20
    • Nombreux nuages au nord Et du soleil au sud Annonce comme d'habitude La météo d'abord Lorsque je suis au nord Meurtri de lassitude Je loue les latitudes Où s'allument les décors Mais quand je quitte le nord Pour les cieux de quiétude J'élude la servitude D'une météo mentor Car l'azur à l'aurore Après un doux prélude Epouse la solitude Du soleil dès qu'il sort

      Ajouté par rimbod le 10/01/2011 - 22:02
    • Très belle analyse, avez vous des témoignages des autochtones, Puisq'il s'agit d'un dimamche à chausey y avait-il des plaisanciers, bien que peu probable pour un mois de décembre. Voilà pourquoi il ne faut pas forcément fustiger les prévisionistes "Ils ne l'avaient pas annoncé", nous qui naviguons restons modestes, humbles et prudents Ph.FRANCOIS

      Ajouté par PFRANCOIS le 12/01/2011 - 05:54
    • Eh bien, ce n'était peut-être pas assez clair dans la légende de la "Photo à la hune", mais nous étions quasiment les seuls "autochtones" à Chausey ce jour-là (une demi-douzaine d'habitants tout au plus)... Et, non, aucun voilier dans le Sound. Deux sont passés les jours suivants, c'est tout, et brièvement. Il faut dire que que le vent de Nord établi à 20-25 nœuds pendant trois-quatre jours, glacial, n'incitait guère à la croisière, à moins d'avoir un efficace chauffage à bord... Pour en revenir aux prévisions, elles annonçaient certes du vent fort, mais pas à ce point. Le courant-jet a joué là le rôle fondamental qu'on lui connaît - et lui reconnaît - depuis quelques années seulement. Hervé H, V&V

      Ajouté par Hh le 12/01/2011 - 08:15
    • Bravo et merci pour ce genre d'information pédagogique, instructive et donc utile pour la sécurité. A renouveler Philippe NOYE

      Ajouté par esneque le 12/01/2011 - 08:54
    • chapeau à Bernot pour ses excellentes explications imagées et son livre ' Météo et Stratégie' qui rend l'observation météorologique aussi passionnante qu'une lecture de " thriller" d'Agatha C.

      Ajouté par charrequi le 26/01/2011 - 05:17
    • chapeau à Bernot pour ses excellentes explications imagées et son livre ' Météo et Stratégie' qui rend l'observation météorologique aussi passionnante qu'une lecture de " thriller" d'Agatha C.

      Ajouté par charrequi le 26/01/2011 - 05:19
    • Bonjour J'ai suivi ce phénomène en direct avec les informations d'infoclimat et des images sat. On voyait bien que la depression était plus forte que ce qui était prevu par les modèles du matin même ! La pression a atteint un minimum de 979 Hpa près de Granville et provoqué quelques dégats et sorties de pompier dans la ville (je n'ai hélas pas la force de la rafale max a la pointe du roc ni à la station de Pontorson qui était dans le couloir de vent fort sur le sud Manche, mais environ 90 a 100 km/h) Le coup de vent a balayé toute la côte du nord bretagne avec des centaines d'interventions du nord finistere au nord ile et vilaine. Des rafales de 90 a 120 km/h généralement A retenir: Même de nos jours les modèles meteo peuvent sous estimer de 10 Hpa une depression tempétueuse 12 h seulement avant l'échéance.......... Adrien

      Ajouté par Adrianouf le 26/01/2011 - 11:32
    • Merci pour cet article qui m'a fait découvrir des notions météo nouvelles et notamment un drôle de phénomène visiblement fondamental : le "précurseur d'altitude". Qu'est-ce que c'est et comment naît-il ? Yen'

      Ajouté par Yendegaiai le 28/01/2011 - 10:46
    • Bonjour. Pour simplifier (les ingénieurs météo me pardonneront), le précurseur d’altitude est un vortex, un tourbillon, qui glisse sur le dos de la troposphère. Au départ, il naît d’une anomalie, d'une résonance au sein du courant-jet. Ce flux puissant et localisé, on l’a vu, coule couramment à 80 mètres/seconde, près de 300 kilomètres/heure. Le tourbillon, qui se déplace à 9 000 mètres d’altitude à environ 30-40 mètres/seconde (du fait de sa rotation, il va moins vite que le courant-jet qui le porte), peut entrer en interaction, avec une dépression qui se situe en-dessous de lui, et qui, généralement, culmine, elle, à environ 3 000 mètres. Si les deux phénomènes entrent en phase, ils s’alimentent l’un l’autre et grandissent ensemble, la dépression prenant un peu de son énergie thermique au courant-jet, au sein d’un gigantesque échange vertical. Et une dépression «classique» peut ainsi devenir «sur-puissante» (ou en tout cas plus puissante) grâce à un précurseur d’altitude. Hervé, V&V

      Ajouté par Hh le 28/01/2011 - 10:56