Actualité à la Hune

Etude de plans d'eau (n°3)

Lac Léman (2) : les brises du lac

Les reliefs qui enserrent le Léman privilégient trois directions du vent synoptique : Nord-Est, Ouest et Sud-Ouest. Mais avec l’élévation des températures estivales, les effets thermiques prennent le pas avec une multitude de brises locales que les Suisses identifient zone par zone par un nom précis. Et les contrastes thermiques étant très importants avec les glaciers alpins, les orages provoquent aussi des tourbillons qui peuvent s’avérer très dangereux.
  • Publié le : 10/06/2015 - 00:01

Départ du Bol d"OrComme souvent à l’approche de l’été, le Léman est sous l’influence d’un anticyclone et il faut patienter au matin du Bol d’Or pour accrocher les premières brises thermiques.Photo @ AMAeschlimann

Pour les plaisanciers et coureurs du plus grand plan d’eau européen alpin, le Léman se divise en trois zones : le Petit-Lac entre Genève et une ligne joignant Promenthoux sur la rive suisse à Yvoire sur les berges françaises ; le Grand-Lac entre cette limite Ouest et la ligne joignant Ouchy et Évian ; le Haut-Lac de cette «frontière virtuelle» à la plaine du Bouveret.

Ces trois zones se différencient météorologiquement car leur configuration orographique impose des orientations privilégiées des brises : pour un même vent synoptique, la direction sera parfois de plus de 50° plus à droite ou à gauche entre Montreux et Genève !
 

Les signes du lac

Situation météo 01.06.13 Effet de Bise sur le Léman : la dépression sur le golfe de Gênes et l’anticyclone des Açores qui s’étend vers la Bretagne génère un flux général de Nord-Nord Est sur la Suisse et les deux fronts occlus se bloquent sur les Alpes et sur le Jura. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).Photo @ Met Office

Trois grands cas de figures météo génèrent les vents synoptiques qui soufflent sur la Suisse (voir le précédent article, «Lac Léman (1) : L’effet orographique», ici) puisque c’est la configuration entre les anticyclones des Açores et de l’Europe de l’Est et les dépressions atlantiques, baltiques et méditerranéennes qui vont définir la situation spécifique du lac Léman.

En effet, une dépression mobile venant de Terre-Neuve va avoir une trajectoire déviée vers la Baltique à cause de la chaîne de Alpes qui la repousse vers le Nord. Une dépression dans le golfe de Gênes va rester très statique en se créant sur place pour mourir au même endroit.

Le lac Léman se trouve donc quasiment toujours en bordure des grands centres d’action (anticyclones et dépressions) ou en situation de marais barométrique quand le gradient est faible. Pour ces raisons, les directions privilégiées sont les secteurs Sud-Ouest et Ouest et la Bise de Nord-Est.

Situation météo 29.05.13 Cas typique de Vent (secteur Ouest) sur le Léman : trois minima barométriques sont installés dans le golfe de Gênes, sur les îles Britanniques et sur la Baltique, l’anticyclone des Açores est centré sur l’archipel, deux petits fronts circulent de l’Atlantique vers l’Europe de l’Est.Photo @ Met Office

> Premier cas météo : l’installation de l’anticyclone des Açores sur les îles Britanniques, caractéristique estivale, entraîne de facto une situation dépressionnaire sur l’Italie. A la confluence de ces deux centres d’action, le vent de Nord-Est s’installe durablement sur la Suisse avec un effet de Bise plus ou moins prononcé selon le gradient isobarique. Comme le relief des Alpes et du Jura canalise ce flux, la situation est clairement stable mais va fluctuer si le réchauffement diurne est important (voir «Bise» et «Brises nocturnes»).

> Deuxième cas météo : lorsqu’une dépression atlantique passe sur la Bretagne avant de remonter vers la Baltique, les basses pressions océaniques butent d'abord sur les hautes pressions de l’Europe de l’Est, générant un flux de secteur Sud. Le relief alpin oriente le régime au Sud-Ouest dans le Petit-Lac et peut provoquer un effet de Foëhn sur le Haut-Lac (Vaudaire) plutôt orienté au Sud-Est.

Situation météo du 06.06.13Le 6 juin dernier, un faible gradient barométrique (978 hPa) s’est installé sur la Suisse, situation favorable pour les effets thermiques en cette approche de l’été avec des brises inférieures à trois nœuds avec alternance Rebat-Morget au fil de la journée…Photo @ Met Office

Troisième cas : un anticyclone est stable sur la Méditerranée rejetant les dépressions sur la Mer du Nord. Le couloir entre ces deux centres d’action crée un vent synoptique d’Ouest qui en butant sur le Jura, s’oriente au Sud-Ouest dans le Petit-Lac. Associé au passage d’un front, il peut y avoir une bascule franche au secteur Nord-Ouest avec effet de Joran (voir Joran).

L’effet orographique qui provoque une déviation des isobares sur le Jura et les Alpes induit donc que le vent synoptique (flux général dû aux centres d’action météorologiques) est réduit à trois directions principales : Sud-Ouest, Ouest, Nord-Est, sachant que le Sud-Ouest synoptique est essentiellement passager alors que les deux autres orientations (Ouest et Nord-Est) peuvent perdurer plusieurs jours. Les autres directions sont liées à un faible gradient isobarique et aux effets thermiques.

 

Le Vent et le Vent blanc

Repères du LémanLe Léman est divisé artificiellement en trois zones : le Petit-Lac à l"Ouest, le Grand-Lac au centre, le Haut-Lac vers Montreux.Photo @ DR

Sur le Léman, le secteur Ouest est dénommé Vent, parfois Sudois à Genève. En effet, il prend une orientation privilégiée entre le 220° et le 245° de Genève au Versoix, oblique à droite vers le Haut-Lac avec une composante au 260° devant Thonon et jusqu’au 275°-280° entre Vevey et Montreux, pouvant même tourner jusqu’au 290° vers le Bouveret si le régime dépasse les 10-12 nœuds synoptiques ! Du côté de Morges, il reste assez régulier avec toujours une direction privilégiée entre 220° et 245° mais il commence à mollir devant Lausanne par effet de dispersion sur la plaine et de déviation sur le Haut-Lac au point de devenir très faible (inférieur à 3 nœuds) si le flux synoptique ne dépasse pas les 10-12 nœuds.

Le Vent souffle en général entre 6 et 25 nœuds et peut s’avérer très humide avec un front chaud associé, particulièrement au printemps. Brise apportant des températures douces venues de l’Atlantique, le Vent est souvent associé à une couverture nuageuse modérée dans les plaines.

Vent et Vent blancLes vents de secteur Ouest en altitude sont canalisés au Sud-Ouest dans le Petit-Lac puis à Ouest en longeant les côtes françaises vers le Haut-Lac. C’est le Vent par situation dépressionnaire, le Vent Blanc en bordure anticyclonique.Photo @ DBo.

En revanche, le Vent Blanc est lié à une situation estivale où les hautes pressions s’installent sur le Sud de l’Europe : le lac Léman est alors sur la bordure septentrionale de l’anticyclone avec un air plus sec et le ciel est dégagé avec parfois un voile nuageux en altitude. Cette brise souffle en général entre 10 et 15 nœuds mais peut se renforcer par effet Venturi à Genève pour atteindre 25 nœuds. Normalement limité au Petit-Lac, il s’étend parfois jusqu’au Grand-Lac en mollissant progressivement de 2 à 5 nœuds à Rolle, de 5 à 8 nœuds devant Lausanne car il atteint rarement le Haut-Lac. La différence de température au bénéfice de Genève peut atteindre 2°C à 3°C par rapport à Morges…

Stratégiquement, il est préférable de longer les côtes suisses le plus longtemps possible, à l’aller comme au retour d’un Bol d’Or, mais s’il souffle au-dessus de 15 nœuds dans la journée, la traversée du lac sera plutôt bénéfique au niveau de Riplaille pour longer ensuite les rives françaises jusqu’au Bouveret car l’effet tampon au niveau de la zone Cully-Vevey est redoutable… Clairement, il ne faut pas trop naviguer au milieu du Léman dans la partie Est du Grand-Lac et dans le Haut-Lac, a contrario du Petit-Lac.
 

La Bise

Les vents de secteur Nord-Est sont nommés Bise : ils sont essentiellement liés à l’installation d’un anticyclone sur les îles Britanniques, en hiver froid car polaire, en été chaud car atlantique. En bordure septentrionale des hautes pressions méditerranéennes, cette brise de 7 à 30 nœuds, arrive par la plaine de Lausanne pour diffuser jusqu’au Petit-Lac où elle peut se renforcer par effet Venturi avec 5 à 8 nœuds supplémentaires à Genève. Vent de beau temps sec et plus frais puisque venant du Nord, la Bise s’accompagne parfois de précipitations (Bise Noire) lorsqu’un front humide la renforce.

BiseLe vent de secteur Nord-Est est canalisé par les reliefs montagneux du Jura et des Alpes : effet de dispersion sur le Grand-Lac, déviation au Nord dans le Haut-Lac.Photo @ DBo.

Si elle est inférieure à 12 nœuds, elle n’arrive pas souvent à obliquer vers le Haut-Lac en prenant une composante Nord à Nord-Ouest : elle tamponne en général au milieu du lac devant Meillerie. Stratégiquement, la traversée du Petit-Lac est favorable au centre du Léman, puis l’effet de compression sur Ripaille donne un petit avantage à droite pour traverser la baie de Thonon. Même si elle mollit un peu le long des côtes françaises, elle a tendance à adonner devant Evian, mais le gros problème reste la traversée du Haut-Lac où le centre du plan d’eau offre souvent la meilleure trajectoire pour atteindre (poussivement) la bouée du Bouveret.

Mais la Bise a aussi tendance à mollir après le coucher du soleil pour reprendre du coffre juste avant midi. Si elle souffle puissamment au-delà de 15 nœuds, il est préférable de jouer le milieu du lac en bénéficiant des accélérations refusantes qui permettent de remonter progressivement vers Lausanne car il est favorable de finir proche des rives entre Lutry et Vevey avant de repiquer vers le Bouveret. Même chose pour le retour où les berges suisses offrent de bonnes bouffées adonnantes pour aller viser le centre du Petit-Lac sur le final.

 

Vent de Sud-Ouest

Si on ne regarde pas une carte de situation isobarique, il est parfois difficile de noter une différence entre le Vent et le Vent de Sud-Ouest lié à l’arrivée d’une dépression. Certains Suisses le nomment Sudois pour marquer cette spécificité : il est annonciateur du passage relativement méridional d’une dépression atlantique se décalant de l’Irlande vers la Suède.

Comme le déplacement de ces basses pressions est assez rapide (entre 10 et 20 nœuds), le Sud-Ouest est très passager en association avec un front chaud : la bascule à l’Ouest (Vent) est imminente quelques heures plus tard, la remontée du baromètre étant un excellent indicateur.

Vent de Sud-OuestA l’avant d’une dépression atlantique, les vents de Sud-Ouest sont très canalisés sur le Petit-Lac et le Grand-Lac, mais n’atteignent pas le Haut Lac enserré par les reliefs alpins. Photo @ DBo.

Le vent de Sud-Ouest est assez similaire au Vent en flux régulier et plutôt orienté au 220°-230° avec une bonne couverture nuageuse basse : s’il commence à donner des signes de bascules vers le 240°-245° dans le Petit-Lac, il faut s’attendre à passer en régime Vent et tactiquement, il est préférable de jouer les côtes suisses pour profiter de la bascule à droite.

Le Sud-Ouest atteint rarement le Haut-Lac parce que la chaîne alpine renvoie le flux en altitude. En revanche, il peut se transformer en Vaudaire (vent de Sud-Sud Est) dans la plaine du Rhône au niveau du Bouveret avec alors de fortes rafales qui peuvent se propager jusqu’à Cully. Il n’y aura alors pas de vent ou presque entre Évian et La Meillerie. Le ciel est souvent dégagé du côté de Montreux par effet de Foëhn. Dans cette configuration, la «route suisse» est quasiment obligatoire…

 

Vaudaire et Foëhn

Les vents de secteur Sud, voire Sud-Est, sont assez rares et éphémères sur le lac Léman, car liés à la percussion d’une dépression sur de hautes pressions centrées sur l’Europe de l’Est. C’est donc un cas typique d’effet de Foëhn décrit précédemment (lire «Lac Léman (1) : L’effet orographique», ici). Orientée Sud-Est ou Sud-Sud-Est, la Vaudaire peut être très brutale et soudaine, car c’est un flux plutôt chaud et humide qui se canalise dans la plaine du Rhône entre deux massifs montagneux froids, Mont-Blanc et Diablerets.

La Vaudaire souffle en rafales qui se dispersent en Sud-Est sur le Haut-Lac jusqu’à atteindre les berges de Lausanne quand elle dépasse les 25 nœuds. La pression est plus élevée dans le couloir du Rhône que sur le lac Léman, ce qui augmente l’effet de Foëhn par «aspiration» du flux. Le ciel se dégage normalement sur Montreux alors qu’il peut être couvert sur Lausanne et sa vallée. Il faut être très prudent en abordant le Haut-Lac dans ce régime de Vaudaire qui peut tourner en orage avec de gros cumulonimbus très violents.

Vaudaire et FoehnLe vent de Sud prend une orientation Sud-Est dans le Haut-Lac (Vaudaire) tandis qu’en passant sur les Alpes, cet effet de Foëhn dégage le ciel dans le Petit et le Grand Lac avec une orientation Sud-Ouest.Photo @ DBo.

Si le vent synoptique est plus Sud que Sud-Est, la Vaudaire arrive à se canaliser dans la vallée de Genève en s’orientant Sud-Sud Ouest sur le Petit-Lac. Cela reste un vent plutôt irrégulier en raison des contrastes thermiques entre reliefs montagneux et plaines en pente douce : il y a des effets de «coulée» qui peuvent être très violents et brutaux.
 

Le Joran

De secteur Ouest à Nord-Ouest, le Joran est un vent passager lié à l’arrivée d’un front froid : il est donc significatif d’une rotation de l’Ouest (Vent) au Nord-Est (Bise) puisqu’il est concomitant au déplacement d’une dépression atlantique vers le Nord-Est. Comme il est associé au passage d’un front froid, c’est un ciel de traîne avec une masse nuageuse qui se bloque sur le Jura en formant un « mur» (rouleau de Joran).

Vent plutôt régulier en force et stable en direction car les grains sont stabilisés sur les reliefs, il s’établit en général sur tout le lac Léman avec un effet de compression sur les rives françaises, de Ripaille jusqu’au Bouveret, en prenant une orientation plus Ouest pour revenir au secteur Nord-Ouest dans le Haut-Lac en forcissant lorsqu’il dépasse les 12 nœuds.

JoranDescendant des crêtes jurassiennes, le Joran est un vent d’Ouest-Nord Ouest lié à un ciel de traîne : il prend une orientation Ouest sur le Grand-Lac, Nord-Ouest à Nord sur le Petit-Lac.Photo @ DBo.

Il a tendance à se disperser en étant moins puissant sur le Petit-Lac en prenant une composante plutôt Nord-Ouest voire Nord-Nord Ouest du côté de Genève. Lorsqu’il débute, c’est à dire quand le Vent commence à prendre de la droite et que le ciel se charge sur le Jura, il peut souffler en rafales qui descendent la plaine rapidement entre Morges et Lausanne.

Stratégiquement pour le parcours aller d’un Bol d’Or, il est intéressant de rester côté suisse pour la traversée du Petit-Lac afin de bénéficier de l’adonnante au niveau de Nyon, puis de suivre la route la plus courte entre Yvoire et Ripaille, longer les rives françaises en se décalant progressivement vers le centre du lac avant Meillerie afin de repiquer sur le Bouveret en tribord amures. Au retour, privilégier le bord à gauche, traverser le Haut-Lac en lay-line de Lutry (au niveau de Saint-Gingolph), se recentrer avant les berges suisses puis replonger vers le Nord-Nord Ouest en visant Saint-Prex et enfin rejoindre le Petit-Lac par le centre droit pour éviter l’effet tampon de la baie de Sciez.

 

Brises diurnes

Par son inertie thermique, le lac Léman est propice aux effets de brises et dans l’ensemble, les vents nocturnes sont plus stables, plus réguliers et légèrement plus puissants que les vents de jour, du moins sur le Grand-Lac. Le phénomène est classique : l’air chaud d’une terre chauffée par le soleil s’élève et est remplacé par l’air plus froid venant du plan d’eau.

Stations Windfinder sur le LémanLe site Windfinder offre un large panel d’observations en direct des vents du Léman : les quatre stations de Versoix, Sciez, Saint-Sulpice et Montreux permettent de mieux cerner les spécificités du plan d’eau. (Cliquez pour agrandir).Photo @ WindfinderDe jour, la brise thermique rayonne donc du centre du lac Léman vers les rives, essentiellement perpendiculairement à la côte sur le Grand-Lac.

Il prend donc naissance au milieu du lac (où il n’y a pas de vent), devant Thonon et Évian pour rayonner en se renforçant au plus près des berges, surtout au niveau des vallées où «l’effet de pente» accentue le phénomène thermique : la bande 100 m à 500 m est donc la plus ventée avec ce Rebat (nom suisse de la brise diurne dans le Grand et le Haut-Lac) qui peut varier de 3 à 8 nœuds sur le Grand-Lac.

Dans le Petit-Lac, cette brise thermique diurne est nommée Séchard : elle est plus orientée au Nord-Est avec une composante encore plus Est à gauche du plan d’eau, encore plus Nord à droite du plan d’eau. Le Séchard est normalement plus soutenu que le Rebat par effet de canalisation entre le Jura et les pré-Alpes, atteignant parfois douze nœuds lorsqu’il fait vraiment très chaud à terre. L’installation de la brise diurne est précédée par l’apparition de petits cumulus au-dessus des plaines et des vallées, signe d’instabilité verticale de l’air. 

Pour que le Séchard et la Rebat s’installent, il faut que le gradient isobarique soit faible avec de préférence, un marais barométrique ou une bordure anticyclonique stable. Plus le soleil est puissant, plus la brise va rentrer tôt, forcir et s’étioler tard, ce qui signifie qu’au-delà de 25°C, la brise diurne débute vers 10h, culmine vers 14h et s’affaisse vers 18h (en juin) ou 16h (en août).

Brises diurnes Le réchauffement au zénith du soleil entraîne une élévation de l’air chaud des plaines, remplacé par une brise venant du lac le plus souvent perpendiculaire aux rives, sauf dans le Petit-Lac.Photo @ DBo.

Un départ de Bol d’Or dans cette configuration sera donc très lent dans le Petit-Lac puisque l’effet thermique n’aura pas eu le temps de s’installer. Il est donc préférable de longer les côtes vers le Versoix car, du côté de la Belette, les rives sont plus boisées, ce qui provoque un effet tampon en début de brise thermique en raison de l’humidité latente.

Si les températures annoncées sont élevées, les berges suisses sont favorables pour les voiliers rapides (D-35, M2, luges), car en longeant les côtes à moins d’un kilomètre, les bouffées d’air traversières emmènent rapidement jusqu’à Cully.

C’est à ce niveau que la brise thermique se gâte car elle prend une composante Nord-Ouest approximativement parallèle aux reliefs : le choix des bords de portant est complexe car il faut bien à un moment ou l’autre, piquer sur la bouée du Bouveret.

Si les températures restent modérées ou le ciel légèrement voilé, le choix se porte plutôt pour une traversée au niveau d’Yvoire et sur une route longeant les berges françaises.

D-35 au GP des AmabassadeursLors du Grand Prix des Ambassadeurs 2013 fin mai : à peine cinq nœuds de vent de secteur Nord-Est mais toujours un petit clapot à négocier.Photo @ Loris Von Siebenthal

Brises nocturnes

Les Suisses ont donné un nom à chaque vent thermique local, ce qui multiplie les dénominations d’un même effet : une brise nocturne. La terre refroidit plus vite que l’eau douce du lac : l’air «chaud» qui s’élève au dessus du Léman est remplacé par l’air «froid» qui vient de la terre. A cet effet de contraste thermique s’ajoute un effet de «vallée», plus ou moins fort selon la pente du relief adjacent (effet catabatique, voir «Lac Léman (1) : L’effet orographique», ici).

La brise nocturne part donc en éventail sur une bande de 200 mètres à 2 kilomètres selon la configuration orographique. Il y a donc une séquence : refus avec du près à l’entrée de la vallée, vent de travers dans l’axe du couloir, adonnante avec du largue en sortie de vallée.

En général, les brises nocturnes se lèvent juste après que le soleil soit caché par les montagnes et s’essoufflent dès l’apparition du soleil à l’horizon. Leurs forces varient selon les différences de température et les zones géographiques mais elles atteignent rarement huit nœuds, sauf le Morget qui peut dépasser les dix nœuds.

Brises nocturnes Le Léman ayant une température stable toute l’année sauf en surface, en été des bouffées d’air proviennent des rives vers le centre du lac, mais par plaques essentiellement en provenance des plaines.Photo @ DBo.

En partant du Petit-Lac pour faire le tour du Léman dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, on trouve donc la Fraidieu (1) entre La Nautique et Hermance, de secteur Sud, qui peut persister le matin jusqu’à 8-10h en remontant le Petit-Lac à la rencontre du Séchard : il faut donc s’attendre à un calme plat entre ces deux régimes opposés vers 10-11h…

La Molaine (2) est plutôt établie entre Corsier et Yvoire et souffle de secteur Sud-Est entre 3 et 7 nœuds. Elle n’apparaît que si le vent synoptique est de secteur Sud-Ouest et peut alors persister jusqu’à midi en faiblissant : en général, il y a calme plat sur le Petit-Lac ensuite…

La Maronaille (3) est une brise nocturne d’automne et de printemps entre Yvoire et Thonon, jusqu’à Évian parfois, qui souffle perpendiculairement à la côte avec un effet de vallée prononcé devant Sciez. Elle a tendance à se contrarier elle-même au niveau des pointes (Est Yvoire, Ouest Ripaille).

Le Birran est dû au même phénomène, mais ne couvre que la zone Amphion-Sciez sur une bande de 500 à 1 000 mètres de large, car il est contrarié par le Morget qui souffle en face de lui, côté suisse…

Les Albrans (4), dénommés aussi Chamoisine, sont sous-divisés en Moulanne devant Lugrin, en Molindre devant Meillerie et en Marinée devant Saint-Gingolph ! Dans la réalité, c’est exactement le même phénomène thermique qui sort d’une vallée (Vindy-Thollon, Étalins-Tanne, Morge) pour se disperser en éventail sur une bande de 200 mètres à un kilomètre maximum.

Le Vauderon (5) est une brise de Sud-Est sortant de la vallée du Rhône qui reste assez contenue au fond du Haut-Lac : c’est souvent elle qui permet de contourner la bouée du Bouveret alors qu’il n’y a absolument pas d’air au pied des montagnes…
Le Vauderan est une version diurne due à une «coulée» d’air froid glissant de la vallée vers le lac.

Le Jaman (6) souffle de l’Est vers le Haut-Lac et cet effet thermique peut se combiner avec le Vauderon pour se développer jusqu’aux abords du Grand-Lac.
Le Dézaley (7) est une brise de Nord à Nord-Est qui peut se renforcer à plus de dix nœuds en situation de Bise diurne. Il souffle en rafales dès 17h jusqu’au lever du jour où il décline très rapidement.

Le Bisoton (8) ou Bisotton selon les régions de Cully à Ouchy, est une brise estivale qui se lève quelques dizaines de minutes après le Morget à partir de 17h. De secteur Nord-Nord Est, il est renforcé en situation de Bise diurne pour atteindre jusqu’à 12 nœuds en rafales. Sur sa face occidentale, sa rencontre avec le Morget l’affaiblit très sensiblement et la transition entre ces deux brises nocturnes est souvent laborieuse, entre Nord-Est du Bisoton et Nord-Ouest du Morget…

Le Morget (9) est la plus importante brise nocturne tant en force qu’en étendue. De Vidy jusqu’à Rolle, il peut gagner le centre du Grand-Lac en milieu de nuit pour se résorber rapidement à l’aube. Il peut souffler jusqu’à plus de 15 nœuds de secteur Nord-Ouest devant Morges, Nord-Est devant Rolle. En situation de Bise, il peut se lever dès 16h en étant alors plus fort à Rolle qu’à Morges. En configuration Vent Blanc faible, il a du mal à s’établir devant Rolle mais se renforce dès Saint-Prex jusqu’à Morges, voire Saint-Sulpice.

Enfin le Jorasson (10) est limité à une petite bande au pied du Jura entre Rolle et Versoix, quand le soleil est passé derrière les montagnes mais rayonne encore sur la plaine vaudoise. Il est donc assez limité dans le temps, à partir de 17h jusqu’à 20h environ de Nord-Ouest rarement au-dessus de cinq nœuds.

La variété des noms donnés par les Suisses est plus anecdotique que réelle : c’est le même phénomène de brise thermique nocturne qui intéresse tout le lac Léman.

Stratégiquement, en situation de Vent Blanc faible, le côté français est préférable, alors que par configuration de Bise faible, les rives suisses sont favorables. Dans tous les cas de gradient synoptique absent ou peu marqué, il ne faut jamais traverser le Grand-Lac la nuit : soit on passe d’une rive à l’autre dans le Haut-Lac, soit on choisit son entrée dans le Petit-Lac au niveau d’Yvoire !
 

Orages

Dernier paramètre et non des moindres, les orages qui peuvent être très violents sur le lac Léman. Ils arrivent essentiellement par le Sud en suivant les vallées, sauf le Joran d’orage qui déferle du Jura par le Nord-Ouest.

Les orages frontaux (1) sont liés au passage d’un front froid poussant de l’air chaud et humide. De secteur Sud-Ouest, ils arrivent par la vallée de Genève par masse de cumulonimbus très noirs et très chargés, avec un déplacement assez rapide vers le Petit-Lac, en général en fin d’après-midi.

Départ devant BellevueDevant Bellevue, difficile de s’extraire de la flotte compacte qui s’élance vers la bouée du Bouveret, surtout qu’il faut rapidement choisir son camp entre les côtes suisses et les rivages français.Photo @ Dominic Bourgeois

Souvent, ils ont perdu de leur intensité en arrivant sur le Grand-Lac avant de se dissiper dans la vallée de Lausanne. Ils intéressent donc plus le Sud du Léman et sont relativement rares au Nord. MétéoSuisse a mis en place des feux clignotants oranges sur les rives : 40 éclats en une minute signifient «avis de prudence», 90 éclats par minute indiquent «avis de tempête».

Le Joran d’orage (2) s’annonce très visiblement sur le Jura avec un amoncellement de cumulonimbus quand le gradient de pression est faible sur la Suisse en été : les bouffées d’air frais qui arrivent sur le Grand-Lac entre Nyon et Rolle, parfois jusqu’à Morges, sont significatives d’une dégradation très rapide avec des rafales pouvant dépasser les 30 nœuds...

Le Bornan (3) est lié aux grandes chaleurs estivales : le réchauffement des flancs des massifs de la Chablais jusqu’à la Dent d’Oche les charge en humidité et cet air chaud se refroidit rapidement en altitude. Le bourgeonnement sur ces montagnes, associé souvent à des cumulus sur le Jura, couvre le ciel au-dessus de Sciez-Thonon-Évian. Les orages diffusent sur le Grand-Lac du Sud vers le Nord, mais peuvent aussi tourner vers l’Est sur le Haut-Lac et Vevey, et vers le Nord-Ouest jusqu’à Rolle : ils sont extrêmement violents et peuvent dépasser les 40 nœuds !

La Vaudaire d’orage (4) est très soudaine et confinée au Haut-Lac : elle est due à une coulée d’air humide et chargée qui dévale le Rhône pour se déverser sur le Bouveret et Montreux, parfois jusqu’au Vevey.

Le Môlan (5) descend des Voirons après s’être chargé dans la vallée de l’Arve : les orages sont moins violents, mais aussi moins prévisibles quant à leurs trajectoires. Les cumulonimbus peuvent en effet traverser le Petit-Lac et buter sur le Jura comme une bille de billard pour revenir se déverser sur Hermance et Yvoire.
 

Un Léman à géométrie variable

Difficile de conclure pour déterminer une stratégie globale afin de traverser le lac Léman dans les deux sens, par exemple pour le Bol d’Or.

D’abord parce que ce qui est vrai pour les voiliers rapides, ne l’est plus pour les bateaux plus lents (Toucan, Surprise, petits course-croisière…). Si le régime synoptique est bien établi (Vent, Bise, Sud-Ouest), les options sont limitées par l’orientation privilégiée de la brise avec effets adonnants ou refusants dus à la forme en croisant du Léman.

Si le gradient isobarique est faible, voire inexistant, avec peu ou pas de couverture nuageuse et un différentiel de température important (plus de 5°C entre le midi et le minuit) avec de l’instabilité verticale (apparition de cumulus sur les rives), il est certain que les brises thermiques vont s’établir. De fait, l’option suisse est quasiment obligatoire si la flotte est sortie du Petit-Lac avant 14h, mais l’approche de la bouée du Bouveret sera délicate dans le Haut-Lac.

Si le vent est encore absent en début d’après-midi, le choix des rives françaises est judicieux en prévision d’une succession de bonds en avant le long des berges, dans une bande de 200 à 800 mètres, ce qui oblige à suivre les contours de la côte.

Pour le retour de nuit entre le Bouveret et La Nautique, la côte suisse reste favorable mais, de jour, le côté français semble plus efficace.

Bref, c’est le timing qui va définir la stratégie car en aucun cas (sauf vent synoptique établi), il ne faut traverser le Grand-Lac par son milieu !

D-35 au GP des AmabassadeursPas facile de s’extraire du Petit Lac : la Bise est faible le long des rives suisses quand elle souffle par risées au milieu du Léman.Photo @ Loris Von Siebenthal

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  3. grand prix de l rsquo;ecole navale   un beau plateau, de belles falaises  04/05/2013 - 00:01 Etude de plan d'eau (n°2) La rade de Brest (1) : hydrologie et courants Nous poursuivons notre série consacrée aux plus fameux plans d’eau de régate – et de croisière. A quelques jours du Grand Prix de l’École Navale à Lanvéoc-Poulmic (8-12 mai), voici tout ce qu’il faut savoir sur la rade de Brest, en deux volets. Commençons par les courants. L'étude des vents suivra dès mardi prochain !
  4. les vents de la baie de quiberon 26/03/2013 - 00:01 Études de plans d’eau (n°1) Baie de Quiberon (2) : les vents Suite de notre série consacrée aux plus fameux plans d’eau de régate – et de croisière. Après les courants, voici les vents de la baie de Quiberon. Puis, à quelques jours du Spi Ouest-France, nous mettrons tout cela en pratique dans le 3e volet !
  5. baie de quiberon   mettez-vous aux courants  23/03/2013 - 00:01 Études de plans d’eau (n°1) Baie de Quiberon (1) : les courants Nous commençons ici une série consacrée aux plus fameux plans d’eau de régate – et de croisière. A quelques jours du Spi Ouest-France, voici tout ce qu’il faut savoir sur la baie de Quiberon, en trois volets.