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Transquadra Martinique

Une course trop  planante ?

Fraîchement débarqués sur les pontons du Marin en Martinique, les vainqueurs du classement général en double de la Transquadra nous ont confié leurs premières impressions. Ces coureurs amateurs ont beau avoir un niveau souvent proche de celui de bien des pros, ils demeurent conscients de leurs limites… même quand ils ont gagné.
  • Publié le : 26/02/2018 - 05:47

JPK_1Jean-Pierre Kelbert, sur son JPK 10.80 (ici lors de son arrivée au large de la Martinique), a fait une très belle course mais doit se contenter de la deuxième place.Photo @ François Van Malleghem / Transquadra Martinique

 

La Transquadra, c'est plus ce que c'était ! A l'origne, cette épreuve IRC disputée en solitaire ou en double attirait avant tout des propriétaires qui s'alignaient au départ avec leur vrai bateau de croisière qu'ils avaient davantage optimisé pour une navigation transatlantique que pour une course au large. Vingt-quatre ans plus tard, la neuvième édition de la Transat des plus de quarante ans – on ne peut pas participer avant d'avoir atteint cet âge – présente une physionomie très différente. C'est la rançon du succès : au fil des éditions, le niveau n'a fait que monter, au point qu'aujourd'hui la moitié des concurrents vient plutôt disputer ici une sorte de Transat AG2R, version amateur IRC.

La moitié de la flotte est constituée de Sun Fast et de JPK (des course-croisière très affûtés dès l'origine), et un certain nombre de skippers font appel à un préparateur, à un entraîneur, voire à un coach particulier ! Lequel peut être lui-même un coureur professionnel… Après notre interview d'Alexandre Ozon, le grand vainqueur en solitaire et aussi en temps réel – devant tous les doubles ! -, nous avons rencontré les vainqueurs en double au classement général, des deux étapes, en temps compensé. A savoir, pour la flotte de la Transquadra Atlantique (bateaux ayant disputé une première étape entre Lorient et Madère) : Pascal Chombart de Lauwe et Fabrice Sorin, qui couraient sur un JPK 10.10 lorientais baptisé Ogic ; et pour la flotte de la Transquadra Méditerranée (bateaux ayant disputé une première étape entre Barcelone et Madère), Arnaud Vuillemin et Grégoire Bézie, sur le JPK 10.10 Jubilations Corse. A l'heure où nous écrivons ces lignes, ce classement est encore toutefois à confirmer. Conclusion : le niveau est très haut, mais pour autant les vainqueurs que nous avons rencontrés se distinguent plutôt par leur modestie, les uns et les autres n’hésitant pas à disserter sur leurs faiblesses autant, voire davantage, que sur leurs forces.

La Transquadra Martinique 2017-2018 vue par Pascal Chombart de Lauwe et Fabrice Sorin, vainqueurs en double au classement général pour la flotte atlantique sur le JPK 10.10 Ogic

Leur préparation :
L'un et l'autre sont loin d'être des débutants en course au large. Ils ont déjà couru ensemble (et déjà sur un JPK 10.10) la précédente édition de la Transquadra. «De mon côté, précise Pascal, j'ai aussi fait du Mini, par exemple la course Les Sables-Les Açores-Les Sables, et aussi une transat on était concurrents avec Fabrice, il était devant moi mais c'est toujours comme ça avec lui… Sur la Transquadra, il y a trois ans, on avait fait huitième avec sur la deuxième étape une avarie de pied de mât qui nous avait obligés à arrêter le bateau pendant trois heures, le temps de sécuriser le mât, puis à y aller doucement pour finir le parcours. Alors qu'au moment où ça a cassé on était très bien placés !» Fabrice ajoute : «Nous, on s'est concentrés sur tout ce qui est entraînement, préparation de l'équipage, stratégie, et tout ce qui est préparation et conception du bateau, aménagements extérieurs et autres, on a confié le dossier à des pros du Figaro, je pense que là, on pouvait pas avoir mieux.» En attendant que leur JPK 10.10 soit contruit, les deux marins ont même fait quelques courses en HN en Figaro. «Comme c'est à peu près la même taille de bateau, c'était bien adapté pour un entraînement», note Pascal.

Et la préparation physique ? «Pour ma part, note Fabrice, cela a été une des rares courses pour lesquelles je me suis préparé physiquement pendant de nombreux mois : depuis 6 à 10 mois, piscine deux ou trois fois par semaine, et là, incontestablement, cela m'a beaucoup, beaucoup servi. Ça a été bénéfique en termes de rapidité de manœuvre, de récupération après essouflement… Ça fait partie d'un package global : on a le bateau qui est performant, il faut que l'équipage soit à la hauteur.» Même son de cloche du côté de Pascal : «Je suis un peu plus âgé, j'ai 60 ans, donc ça tire un peu. J'ai arrêté de fumer il y a un peu plus d'un an, et cela représente aussi quelques étapes à franchir. Après, l'entraînement, c'est d'une part du vélo, soit en intérieur même si ce n'est pas très drôle, soit pour aller au boulot je prends le vélo maintenant, et j'y vais, mais en forçant quoi, donc c'est une demi-heure aller, une demi-heure retour. Et puis aussi de la musculation parce que je me sentais faible à ce niveau-là, j'ai été très sportif très jeune et puis tout se perd, et donc c'est tous les matins, gainage, abdos et pompes.»

La préparation de leur bateau :
«C'est bien simple, souligne Fabrice, on n'a eu aucun problème technique. Le bateau a été extrêmement bien optimisé. C'est indispensable pour faire une performance sur une transat comme celle-là. Donc on a eu la chance d'avoir un bateau qui était bien né, avec des petits ajustements qu'on a souhaité apporter dès la construction, et surtout avec une préparation qui a été faite au cordeau. On a traversé sans aucune casse : aucune drisse cassée, aucun mousqueton, rien du tout.»

Pascal renchérit : «Jusqu'au dernier moment avant le départ on a remplacé une manille par une autre pour que ce soit juste la bonne taille… C'est Corentin Douguet (un coureur du circuit Figaro, ndrl), mon gendre, qui s'en est chargé : il nous suit depuis la précédente Transquadra. Il a fait en sorte que chaque drisse ait juste la bonne section : c'est bien raide, on se fait bien mal aux mains, mais c'est efficace pour le bateau. Bon, la couleur des coussins, c'est pas nous et ça ne vient pas non plus d'un figariste, là c'est le propriétaire du bateau parce que nous ne sommes pas les propriétaires du bateau : il appartient à des anciens de la Transquadra, on leur loue pendant un an et demi et ensuite ils récupèrent un bateau qui aura été bien peaufiné. Donc c'est eux qui ont choisi les couleurs du bleu ciel qui nous convient très bien d'ailleurs !»

OGIC_1Pascal Chombart de Lauwe (à gauche) et Fabrice Sorin (à droite) remercient leur préparateur Corentin Douguet. Il faut dire qu'ils n'ont absolument rien cassé à bord !Photo @ François Van Malleghem / Transquadra Martinique


Leurs ambitions au départ :
«Nous, affirme Fabrice sans détours, on visait la performance. Notre objectif de base c'était de gagner. On voulait pas faire de la figuration, on voulait gagner.» Pascal note qu'à cet égard les deux étapes ne se sont pas déroulées de la même façon. «La première étape, ça a été clair, on est bien partis, on était bien positionnés… On est bien accompagnés en météo aussi, on a suivi les cours de Jean-Yves Bernot un peu comme tout le monde je dirais, et au départ on a eu aussi les conseils de Christian Dumard et de Corentin Douguet. Alors que la deuxième étape, honnêtement, les trois premiers jours on n'a pas pris les bonnes options. Donc on s'est trouvés très mal placés. On a très bien démarré jusqu'à la bouée de dégagement, qu'on a virée en tête, mais ça fait pas loin (rires), et après on a parfois fait les choses un peu à l'envers. Quand fallait abattre c'était trop tard ou trop tôt… On n'était pas complètement dedans les trois premiers jours et du coup on s'est retrouvés assez loin. On s'est alors demandé : en partant de là, est-ce qu'on peut arriver à gagner ? On a eu un petit coup de blues, mais pas trop méchant parce qu'on avait quand même le moral, et puis on s'est dit : on y va. Et place par place, on a remonté.» Fabrice précise les choses : «On a une grande confiance en notre capacité à pouvoir faire de la vitesse avec ce bateau. On l'a prouvé sur de nombreuses courses d'avant-saison. C'est un bateau qu'on a bien en main, et encore une fois, pour la préparation et les entraînements, on a bénéficié des conseils des pros, qui nous ont permis de gagner énormément de temps. Et on va très vite avec ce bateau.»

Les choix de rating :
Avec un TCC de 1,003, Ogic se situe plutôt vers le haut de la fourchette des ratings des JPK 10.10. «On a fait un certain nombre de choix stratégiques, en termes de longueur de tangon par exemple, note Fabrice. La delphinière aussi a été rallongée pour gagner en performance. Mais ça coûte un peu en rating. Après, pour compenser, on a fait le choix de ne prendre que trois spis, alors que certains en ont quatre. En revanche, on a un génois qui est relativement important, ce qui nous a considérablement aidés lors de la première étape. Après, en termes de rating, je ne suis pas sûr qu'il y ait une règle générale pour l'ensemble des courses. Il y a toujours un pari, et ce qui est important, c'est de savoir exploiter ce rating. D'autres ont fait le choix d'avoir un génois plus petit mais se sont retrouvés assez mal sur la première étape. Pour nous il y a donc forcément une part de chance, n'empêche que dès le départ on était sûrs de ce qu'on voulait faire en termes de rating.» Pascal complète le propos de son coéquipier : «On n'a aucun grand trou entre les plages d'utilisation des voiles : certains n'ont pas de génois, ou très peu de génois, ce qui permet de gagner en rating, mais enfin il leur manque un truc. Nous on a toujours à peu près un plan de voilure complet.»

La vie à bord et la répartition des tâches :
De manière significative, quand on les lance sur ce sujet assez vaste, les coskippers d'Ogic parlent immédiatement… de réglage des voiles. Autrement dit la vie à bord, c'est avant tout les réglages – on comprend pourquoi ces deux-là sont devant ! «C'est plutôt Fabrice le plus pointu dans ce domaine, note Pascal, mais bien sûr quand il dort je règle les voiles… Pour ce qui est de la barre c'est 50-50. Il faut dire qu'on a barré 95 % du temps, on est d'ailleurs très déçu du pilote le HR de NKE, qui est surtout un pilote très cher (rires) Au sujet de ce calculateur, Fabrice précise ne jamais avoir trouvé le bon paramétrage pour les allures proches du vent arrière. (Nous reparlerons plus longuement des pilotes utilisés sur la Transquadra, dans le prochain numéro du magazine Voiles et Voiliers où vous pourrez lire un bilan technique de la course.) Et il ajoute ensuite : «Après, c'est un peu du stakhanovisme, mais il est clair qu'avec le type de mer qu'on a eue, très croisée et pas du tout rangée, avec du vent extrêmement changeant, quel que soit le pilote, il va toujours moins bien barrer que l'homme. En solo, on ne se pose pas la question, il faut bien aller dormir à un moment… mais en double, on a cette possibilité de barrer tout le temps, et là encore, si on cherche la performance, si on veut aller au bout du truc, il faut barrer tout le temps.» Pascal apporte une petite nuance : «Le pilote qui peut faire mieux que nous, c'est au près ou au reaching sur une mer plate, parce que lui ne fait jamais d'étourderie… mais pour le reste il n'y a pas de doute, on fait mieux. Quand on a une dizaine de milliers de milles derrière soi, dans les vagues, on anticipe mieux que le pilote.»

Bon, mais à part les réglages de voile et la barre ? «Je fais très bien les pâtes au pesto, affirme Pascal, ça c'est important», et dans la foulée il nous donne la recette : «Les pâtes au-dessous, l'eau par-dessus, on fait cuire trois minutes et après on met la sauce, c'est très bon et ça consomme très peu de gaz et très peu d'eau. Pour le reste nous on mange de l'apertisé donc on met juste dans la cocotte, c'est très simple.»

Et la navigation ? «Je passe peut-être un peu plus de temps que Fabrice à la table à cartes, admet Pascal, des fois on n'est pas d'accord sur une option mais dans ce cas on discute et on finit par se mettre d'accord, de toute façon il n'y a pas de hiérarchie à bord dans aucun domaine, tout se décide en commun à part pour les réglages de voile parce qu'encore une fois je pense que Fabrice est plus pointu.» Modeste, Pascal fait volontiers part de ses (petites) faiblesses. «On a une difficulté à bord qui nous affecte différemment l'un et l'autre c'est que j'entends assez mal. Et donc quand il est à l'avant dans la baston en train de faire un truc et de hurler «AH, LA DRISSE !» moi j'entends juste des hurlements et je me demande juste : mais qu'est-ce qu'y me veut là ? (rires des deux coéquipiers). Pour moi c'est un peu frustrant.» Fabrice a une idée : «J'ai fait une proposition pour ce que ça entre dans le calcul du rating.» Pascal poursuit : «J'ai un autre problème, c'est que je suis très étourdi, c'est de famille, j'ai toujours été comme ça. Donc je sais très bien faire tout ce qu'il y a à faire sur un bateau, je peux barrer sous spi dans le gros temps sans partir au tas, mais il peut m'arriver d'oublier un truc.» Pour ce qui est de la gestion du sommeil, comme de nombreux concurrents engagés en double, Fabrice et Pascal se relaient toutes les deux heures quand les conditions sont calmes et plutôt toutes les heures quand c'est plus difficile. Et apparemment cela fonctionne bien. «La dernière nuit a été très compliquée, note Pascal, du coup on n'a dormi qu'un quart d'heure chacun, et là, on vient d'arriver, et on n'est pas par terre . Et pourtant on a bu deux grands rhums !»

Au fait, ont-ils levé le pied par moments, sous les grains tropicaux à 40 nœuds ? Peut-être bien, mais on n'aura guère de détails sur le sujet. Et Fabrice conclut : «Il n'y a pas de honte à passer sous génois tangonné, d'ailleurs ça ne va pas forcément beaucoup moins vite… En revanche, la difficulté quand on réduit, c'est de savoir renvoyer de la toile après, assez tôt. C'est ce qu'on appelle des changements de phase, et si on ne le fait pas rapidement, on peut très vite se faire rattraper ou distancer.»

Une nouvelle Transquadra dans trois ans ?
«Peut-être dans une situation différente, suggère Pascal. De toute façon, dire, deux ou trois heures après l'arrivée, ce qu'on va faire la prochaine fois, c'est pas évident. On a peut-être des visions différentes, Fabrice et moi. On a fait un long parcours ensemble, ce n'est pas fini, on fera encore d'autres courses tous les deux, mais je l'entends souvent dire qu'il serait tenté de revenir un peu au solo, et moi aussi je dois dire que ça me tenterait beaucoup mais c'est plus exigeant physiquement ou alors je pourrais toujours faire cette course en mode régate saucisson, pour participer, ça m'amuserait quand même, mais à la limite dans ce cas-là je préfère peut-être traverser sans être en course, sans me poser de questions… J'envisage peut-être de refaire la Transquadra en double, mais avec ma fille qui aura juste quarante ans dans trois ans.»

 

OGIC_2Le JPK 10.10 (ici à son arrivée à Madère en juillet) avait remporté la première étape en temps compensé, et il s"impose aussi au classement général des deux étapes en temps compensé.Photo @ François Van Malleghem / Transquadra Martinique
La Transquadra 2017-2018 vue par Arnaud Vuillemin et Grégoire Bézie, probables vainqueurs en double du classement général pour la flotte de la Transquadra Méditerranée sur le JPK 10.10 Jubilations Corse

 

A bord de leur JPK 10.10 venu de Corse, le médecin (Arnaud) et le cameraman (Grégoire) avaient l'espoir d'accrocher une victoire au classement général de la Transquadra (ce classement est encore à confirmer à l'heure où nous écrivons ces lignes, et à ce stade le Sormiou 29 Voiles2Vents est peut-être aussi sur les rangs). L’un et l’autre des deux coéquipiers n’ont pas vécu la course de la même façon, et à l’arrivée, ils ne s’en cachent pas.

JUBILATIONS_1Ce JPK 1010 venu de Corse, mené par Arnaud Vuillemin (ici à la barre) et Grégoire Bézie (à l'avant du cockpit), devait peut-être s'imposer au classement général des doubles de la Transquadra Méditerranée.Photo @ François Van Malleghem / Transquadra Martinique
Arnaud voit le bon côté des choses : «On n’a quasiment rien cassé, à part un code 5 (spi lourd adapté aussi au largue serré, ndlr) et une cadène de hale-bas. On a fait des petites réparations, des petits patches posés sur les voiles, mais rien de bien méchant.» Et l’équipage, a-t-il bien tenu ? «Alors ça je sens que c’est pour moi», affirme Grégoire aussitôt non sans déclencher l’hilarité de son coéquipier. «C’est vrai que j’ai eu assez longtemps le mal de mer, je sais le gérer, mais cela pompe énormément de ressources. Y a pas de danger, si demain on me propose une deuxième Transquadra, pour l’instant, je réfléchis.» Alors on lui fait remarquer que la veille, au moment de son arrivée, il était plutôt certain qu’on ne l’y reprendrait plus.

Et que donc il avait légèrement changé d’opinion en moins de 24 heures. «Hier soir, j’avais dit non, hein, c’est ça ? Et maintenant, je réfléchis.» Il part dans un fou rire. «Mais enfin c’est difficile quand même, à un moment donné faut être sérieux. C’est difficile, y a pas grand-chose à faire… Et puis moi j’en ai discuté avec des habitués, des gens qui en sont à leur quatrième Transquadra et qui n’ont jamais vu ça en quatre éditions. Ils disent que cette fois c’était particulièrement délicat. J’ai été aussi sensible à l’isolement, au fait de se retrouver à des centaines de kilomètres au milieu de nulle part. A un moment, on s’est retrouvés, nous Méditerranéens, sur une houle très, très longue, et moi vraiment j’avais cette impression de quelque chose de vivant, très mouvant, et c’était assez particulier. Et effectivement ça nourrit un peu d’anxiété, on cogite, on se dit "Je suis loin de tout, s’il arrive quelque chose ça va être un peu compliqué." On est tout le temps en train de se projeter, on se dit bon la prochaine manœuvre c’est ça, et on espère que ça va bien se passer parce que cette prochaine manœuvre ça va être très long.»

L'arrivée de Jubilations Corse en vidéo.