Actualité à la Hune

RECORD DU TOUR MONDE SOLO

François Gabart : «Je suis fier de ce voyage»

Il est arrivé tout en délicatesse, à son image. La rade de Brest lui avait réservé un accueil formidable où se mêlaient sur l’eau des plus humbles dériveurs à l’Abeille Bourbon, une multitude enjouée et heureuse pour un marin presque gêné qui ne savait plus où se mettre. Un coup à l’étrave, un autre sur les bras arrière répondant avec gentillesse aux sollicitations, aux hourras. À son bord, après son équipe se précipitaient Jean-Yves Bernot, le routeur-gourou pour une longue accolade entre les deux hommes, son partenaire, bien sûr, ou encore Michel Desjoyeaux, le mentor d’hier. Barbu, joues émaciées, cernes marqués, larmes jamais loin… François Gabart, bien qu’usé jusqu’à la corde, appréciait, buvait les bravos, se gavait de chaleur humaine. «C’est vous qui me faites tenir, devait-il lâcher une fois à quai à la foule venue l’acclamer. Je tiens avec l’adrénaline, l’euphorie du moment. Mais faudrait que j’aille dormir…» Maintenant, il peut se reposer après cet exploit insensé. Car en ayant coupé la ligne d’arrivée (entre Ouessant et le cap Lizard) ce dimanche 17 décembre à 2 heures 45, le skipper de Macif a explosé le record autour du monde en solitaire en 42 J 16 h 40 min 35 s, soit 6 J 10 h 23 min 53 s de mieux que la performance établie par Thomas Coville en 2016 sur Sodebo Ultim’ ! Un chrono qui est le deuxième meilleur tour du monde après les 40 J 23 h 30 min 30 s de Francis Joyon et son équipage établi sur IDEC Sport. Mais avant de retrouver les siens et son lit, Gabart se livra beaucoup, avec émotion. Verbatim de ses propos tenus une fois à quai.
  • Publié le : 17/12/2017 - 16:18

François GabartPhoto @ Didier Ravon

Son record
Je ne m’attendais pas à cela. J’espérais, j’avais un petit espoir de le battre mais il était faible. Le battre d’autant… Jamais je n'aurais pu l’imaginer !
Je savais depuis quelques jours que j’allais battre ce record, mais en terme de matériel tu n’es jamais à l’abri de rien et c’est ça qui pouvait faire la différence. Voilà quelques jours il y avait une tempête ici ; il y en aura une autre bientôt. Tout pouvait arriver. (...)
J’ai aimé ce record. Cela fait vingt ans que je fais de la compétition et être là face à moi-même c’est arrivé au bon moment. C’est chouette de vivre cela. (...) C’est très différent (de la compétition, ndlr) mais l’exercice est très intéressant. Je n'ai jamais fait d’autres records dans ce type d’engagement. Tu es obligé de te concentrer plus sur ton bateau, sur toi. Tu n’as pas les repères par rapport aux autres qui te permettent de te caler, alors que là tu vas creuser dans le bateau et dans le bonhomme. (…)

Record de Coville
Les deux bateaux de l’an dernier (Sodebo Ultim’ de Thomas Coville et IDEC Sport de Francis Joyon et son équipage, ndlr) j’ai envie de leur dire merci. Thomas m’a poussé comme jamais. S’il n’y avait pas eu son record, je n’aurais pas fait aussi bien. Il m’a boosté. Et puis ensuite il y a eu le record en équipage avec Francis. Cela m’a beaucoup rassuré. S’ils ont été capables de faire 40 jours à six à bord et Thomas 49 tout seul, le record était possible. Ils m’ont fait rêver ; ils m’ont fait avancer. Et si j’en suis là c’est en partie grâce à eux.

Départ
Je savais que la période de stand-by serait difficile. La décision de partir est loin d’être simple. Il n'y a que toi qui dis j’y vais ou pas. Sur une course, il y a une date ; tu pars, tu ne vas pas de retirer. C’est d’autant plus compliqué qu’il y a un choix et que tu ne pars pas faire un tour de deux heures en baie mais autour du monde. La veille, j’étais dans le Sud de la France, à continuer à vivre, à faire du sport. J’étais en famille dans le Lubéron. Tu es dans une sorte de confort et une fenêtre arrive. Pas géniale, mais tu sais pas si c’est la bonne fenêtre ou non. On est parti un vendredi soir de Port-la-Forêt ; la veille on s’était dit au pire c’est un bon entraînement. C’est assez irréel. Car au final je suis parti.

Peur
Jusqu’à présent, lorsqu’il y a des moments chauds tu es dans l’action et tu n’as pas le temps d’avoir peur. Là oui, j’ai eu un peu peur. Quand j’ai vu l’iceberg dans le Sud. Il faisait quatre heures après ; je sortais la tête toutes les cinq minutes pour voir ce qu’il y avait devant. Quand il fait cent mètres, tu le vois mais quand c’est un cube de trois mètres sur trois tu ne le vois pas et il fait des dégâts considérables. Tu ne peux pas le voir, même en étant à la barre ou cinq secondes avant. Il y a un petit côté passif, fataliste. Tu réfléchis avec la cellule à terre pour retrouver l’eau chaude. Tu es dans un coin du monde où tu tapes quelque chose, tu es loin ! Si ça tape par 60 degrés Sud, si un bateau doit venir te chercher cela prendra des semaines.
A posteriori je suis hyper content d’avoir vu un iceberg ! (rires) Dans les trucs à cocher dans ta vie il y a : «Voir un iceberg». Mais plus tard avec un bon bateau. Mais je n'avais pas prévu en course à 35 nœuds ! Au final cela s’est bien passé heureusement. Cela rajoute un peu d’intensité…

Trimaran Macif
Il arrive dans un super bon éta, à la vue de ce que j’ai constaté. Structurellement, on va vérifier mais je n’ai rien vu de grave. Tout tient alors que cela a sacrément tapé fort, c’était violent. Ensuite dans l’accastillage, les bouts, ce bateau était merveilleusement bien préparé. Mais jusqu’à The Bridge cette année on avait régulièrement des petits problèmes. Il fallait bien ces deux ans de fiabilisation. J’ai eu plein des petits soucis, mais le bateau va bien, c’est rassurant et rassurant pour nous tous marins car nous avons des bateaux extrêmes mais qui paraissent très sains.

Gabart arrivéeMoment de liesse pour François Gabart, porté en triomphe par son équipe une fois Macif à quai. Une équipe que le skipper n'a eu ensuite de cesse de louer pour son travail exemplaire.Photo @ Didier Ravon

Physique
Je savais bien que ce serait épuisant et dur. J’ai mal partout, cela fait de semaines. Je ne dors pas. Cette dernière nuit j’ai pas dormi. Je suis cuit.

Fierté
Je suis fier de tout le travail que nous avons fait avec ce bateau depuis quatre ans que le projet est lancé. On a fait un super bateau avec l’équipe, on a fait un super tour du monde. Je suis fier de ce voyage. Il y a quatre ans, il n’y avait pas d’Ultim ; il y avait déjà Idec et Sodebo mais il n’y avait pas la dynamique d’aujourd’hui. On est parti d’une page avec Macif sur lequel il fallait de l’audace. On avait un objectif : faire le tour du monde en solo le plus rapide possible, un budget et une date de mise à l’eau. Point. (...)  Il fallait savoir fédérer une équipe autour de ce bateau et ensuite je pense que j’ai été à la hauteur de ce bateau. Il méritait d’aller vite. À certains moments je me disais : je ne peux pas choquer. Car il avait envie d’aller vite.

Émotions
Il ne faut pas classer les émotions. Elles sont toutes belles et différentes.
Le chalenge le plus difficile était peut-être de revivre quelque chose d’aussi fort après le Vendée (suite à sa victoire en 2013, ndlr). Vous tous, vous me demandiez ce que j’allais faire après le Vendée ; que je ne pourrais jamais vivre une chose aussi belle. Et ben voilà. C’est différent, c’est chouette. (…)
C’était irréel cette nuit d’être dans le noir. J’ai croisé un pêcheur juste sur la ligne. J’étais tout seul et là vous voir tous là c’est bizarre. La transition est assez folle. Cela fait 40 jours que je suis seul sur ce bateau…
(…) Je pense que les émotions que j’ai pu vivre étaient exceptionnelles. Les années passent, tu grandis… Il y a une accumulation d’émotions. La différence tient dans la manière de les communiquer. Une fois encore c’est un record et tu peux dire des choses que tu ne peux pas dire en course.

François GabartBarbu, visage émacié, traits tirés, yeux cernés : François Gabart est arrivé épuisé à Brest.Photo @ Didier Ravon
État d’esprit
Je m’étais dit d’essayer de faire à fond quoiqu’il se passe que j’ai de l’avance ou non. Faire du mieux possible du mieux de ce que je sais faire, sans prendre des risques inconsidérés, sans ralentir non plus. J’ai fait la course contre les routages, de grappiller quelques milles par ci par là.
Je n’ai rien caché. Si cela avait été une course cela aurait été différent. J’ai essayé de partager un maximum. Cela a été dur. Ensuite par pudeur, il y a des choses que tu ne dis pas car il ne faut pas en rajouter. J’ai été à la limite tout le temps. C’est ce que je voulais faire et je l’ai fait.

Équipage vs Solitaire
En équipage je serai arrivé moins fatigué. Et cela aurait été plus vite. La dorsale de ces derniers jours ne se joue pas à grand-chose. Quelques pourcentages de vitesse en plus dans l’alizé et il y avait peut-être moyen de faire le tour de l’anticyclone et de gagner 24/36 heures. À certains moments quand tu vas très vite sous pilote comme la fin du Pacifique ou le début de l’Atlantique après le Horn cela n’aurait pas changé grand-chose de naviguer en équipage. Sauf au niveau des manœuvres, des transitions. Mais je serai quand même moins fatigué. Tu fais confiance aux autres et tu peux te reposer pour de vrai. Là, je n'ai pas dormi. C’est un peu le défi : vivre à 40 nœuds et avoir confiance quand tu es seul. Le laisser aller vite. Lui faire confiance. C’est chaud.

Vol
Oui, j’ai volé. Stabilisé, je ne sais pas mais les secondes, les minutes, les heures peut-être où il n’y a plus que les foils qui touchent l’eau, il y en a eu. Ensuite, les foils sont à la fois révolutionnaires car en 2015 lors de la mise à l’eau, jamais aucun bateau de course au large n'avait eu de tels foils. Novateur en 2015 mais totalement dépassés aujourd’hui face aux nouveaux bateaux sortis cette année. Nos foils sont petits, larges de corde et manquent de longueur et du coup les phases de vols sont à ras de l’eau. Mais ce n’est pas si mal pour apprendre. Quand tu es à 42 nœuds, les écoutes dans la main à 10 degrés de gîte, tu ne sais pas exactement où en est ton flotteur. À certains moments, dans l’alizé, je suis sorti pour voir. J’ai fait des nuits entières le flotteur sous le vent à ras de l’eau, la coque centrale à 10-12 degrés de gîte. Tu es sur un flotteur. Et tu vas à 35, 36, 37 nœuds. Le foil pousse. Ce sont de sacrées belles minutes.

Arrivée GabartL'escorte était imposante pour François Gabart à bord de son fidèle Macif au moment de rallier Brest.Photo @ Jean-Marie Liot/ALeA/Macif
L’après-record
Ce bateau a volé par moments ; pas tout le temps. Dans peu de temps on volera autour du monde et c’est demain. Si un truc me fait rêver tout de suite alors que j’arrive c’est de voler autour du monde et quasiment tout le temps. En équipage, on va arriver 90 % du temps à ne plus toucher l’eau qu’avec les foils. Cela va aller encore plus vite. Ce record va être battu et très rapidement. Ces bateaux volent dans 15 nœuds de vent. J’espère que ce record restera longtemps. Le prochain va en baver aussi. Mais il sera battu. (…) Naviguer sur un bateau comme celui-là est super compliqué. Ensuite le bonhomme qui va gérer tout cela va être un peu en limite. Ce sera un des points limite. Manœuvrer un tel bateau est compliqué. Je pourrais m’entraîner 50 ans, je pourrais toujours imaginer faire mieux. Tu ne peux pas être à fond tout le temps. Le skipper a beaucoup à progresser. Quand je refais la course, je suis super content mais il faudra augmenter le niveau de jeu pour le prochain pour aller encore plus vite. C’est hyper motivant.

Retour à terre
C’est assez brutal. C’est un peu violent. Tu es tout seul et puis des bateaux arrivent et te mettent des projecteurs dans la figure. Cette nuit j’avais le sentiment d’être un peu comme un animal sauvage. On te saute dessus. Je suis resté un peu caché dans le bateau. C’était trop rapide. (...) Je me suis fait littéralement porter par plein d’émotions qui permettent que tu tiennes. Après la ligne j’étais effondré de fatigue. J’ai réussi à tenir jusqu’à Ouessant car je piquais du nez. Et tout ce qui arrive ensuite maintient éveillé. Voir tout ce monde, cette énergie humaine font un bien fou. (...) Il y avait tout de même l’envie de revenir à terre, j’étais heureux en mer mais maintenant je veux passer du temps avec tout le monde, prendre une bonne douche et dormir.
 

Chance
Évidemment j’ai eu de la chance. Ensuite il faut aller la chercher, la provoquer, mais tu ne fais pas cela sans un peu de chance. La chance avec la météo, je l’ai eue. Si je n’étais pas parti le 4 novembre, si j’étais parti trois heures après cela aurait peut-être échoué. Ensuite une fois que j’ai pris ce créneau, il ne fallait pas le lâcher. (…) Avant le départ, je considérais qu’il y avait trois paramètres pour battre ce record : avoir un bon bateau, bien naviguer et avoir de la réussite. Peut-être y avait-il une fenêtre le 4 novembre entre 8 et 11 heures idéale pour partir autour du monde en solo. J’ai eu une fenêtre moyenne au départ. J’ai bien navigué dans le golfe de Gascogne avant un mauvais pot au noir. Je ne suis pas sûr que la situation était si génialissime. Aujourd’hui on est à la limite au départ de Brest de savoir ce qu’il se passe dans l’hémisphère Sud. Ce record était difficile à battre.

Arrivée GabartFier et ému, François Gabart a réussi un tour exemplaire, battant dès sa première tentative le record autour du monde en solitaire, assorti de celui de la distance parcourue par un homme seul sur 24 heures.Photo @ Loïc Madeline

Tour du monde en solitaire
Les chiffres

Date de départ : samedi 4 novembre 2017 à 10 h 05 minutes (heure française)

Temps de passage Ouessant / Equateur : 05 J 20 h 45 min
Temps de passage Ouessant / Bonne Espérance : 11 J 20 h 10 min (nouveau temps de référence absolu)
Temps de passage Ouessant / Cap des Aiguilles : 11 J 22h 20 min (nouveau temps de référence absolu)
Temps de passage Ouessant / Cap Leeuwin : 19 J 14 h 10 min (nouveau temps de référence)
Temps de passage Ouessant / Cap Horn : 29 J 03 h 15 min (nouveau temps de référence)
Temps de passage Ouessant / Equateur retour : 36 J 01 h et 30 min (nouveau temps de référence absolu)
Temps de passage Equateur / Equateur : 30 J 04 h et 45 min (nouveau record en solitaire)
Temps de passage Cap Horn / Equateur : 06 J 22 h et 15 min (nouveau temps de référence absolu)

Date d’arrivée : dimanche 17 décembre 2017 à 2 h 45 minutes (heure française)

Record autour du monde en solitaire : 42 J 16 h 40 min 35 s ; avance sur le précédent record : 6 J 10 h 23 min 53 s.

Distance parcourue : 27 859,7 milles (moy. : 27,2 nœuds)

Record de milles parcourus sur 24 heures en solitaire : 851 milles (14 novembre 2017)

Toutes ces données sont soumises à validation du WSSRC

 

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